Entrevue avec Jocelyn Couture, président et directeur général de Tink
Retour sur 30 ans d’histoire, d’évolution et d’innovation
De la micro-informatique à l'intelligence artificielle, Jocelyn Couture a vu défiler toutes les grandes révolutions technologiques des trois dernières décennies.
Trente ans après avoir fondé Tink avec son partenaire Marcel Tremblay, notre président et directeur général nous raconte comment une startup de deux personnes est devenue la plus importante firme numérique indépendante au Québec, employant aujourd’hui plus de 200 personnes.
Quelle a été l'étincelle qui t'a donné envie de te lancer en affaires en 1995?
C'est une envie qui a toujours été en moi! Ça me vient un peu de ma jeunesse, puisque mon père était entrepreneur. Après quelques années sur le marché du travail, je me suis lancé, mais pas seul : je voulais démarrer avec une personne de confiance qui saurait bien me compléter. Marcel était la personne idéale en ce sens; il était très fort technologiquement, tandis que de mon côté, j'avais plus d'aptitudes en gestion et finances. Notre association était vraiment complémentaire!
Dès le départ, on a su que ça ferait partie de notre ADN de toujours être à l'affût des nouvelles technologies et de les adapter aux besoins des organisations.
Y a-t-il eu un moment dans l'histoire de Tink où tu as senti que l'entreprise était passée à une autre étape?
Comme la plupart des organisations, au début, on était une petite entreprise qui fonctionnait en mode « artisanal ». Je me souviens que dans les premières années, je faisais des mandats en plus de m'occuper de la comptabilité, du recrutement et de plusieurs autres tâches.
Le moment charnière est arrivé après sept ou huit ans, quand on est arrivé à une trentaine de ressources chez Tink. À ce moment-là, j'ai réalisé qu'il fallait que je m'entoure et que je structure l'entreprise davantage. On a donc mis en place une gouvernance, embauché des responsables spécialisés et créé des comités externes pour soutenir notre croissance.
Ce genre d'étape est très importante pour la croissance d'une entreprise; ça implique d'apprendre à déléguer, à bien s'entourer et à faire confiance aux gens.
Il ne faut pas avoir peur de recruter des personnes qui sont fortes dans leur domaine pour complémenter ce qu'on fait. Et avec une bonne structure de gouvernance, il n'y a plus beaucoup de différence entre gérer une entreprise de 75, 150 ou 200 personnes.
Quelles valeurs personnelles as-tu insufflées chez Tink depuis sa fondation?
Tout ce qui concerne le respect des humains et des différences. C'est quelque chose qui a toujours été fondamental pour moi.
Évidemment, le service client est élémentaire aussi, car c'est grâce à nos clients si on existe encore aujourd'hui. C'est important de bien les desservir et de développer des solutions pour contribuer à leur profitabilité numérique.
Quand tu parles de « profitabilité numérique », que veux-tu dire par là exactement?
Quand de nouvelles technologies sortent, plusieurs entreprises ont tendance à faire ce que j'appelle des « trips technologiques », où la technologie devient une fin plutôt qu'un moyen.
La profitabilité numérique, c'est l'art de transformer la technologie en résultats concrets. C'est se demander comment des outils comme l'intelligence artificielle peuvent réellement soutenir les objectifs d'affaires. Repenser un site e-commerce, par exemple, ce n'est pas juste refaire une vitrine : c'est optimiser chaque étape du processus d'achat et mesurer l'impact sur les ventes. Peu importe les progrès technologiques, les objectifs des organisations demeurent les mêmes, que ce soit de très grandes entreprises ou des OSBL. Ce qui change, c'est le rôle central que joue désormais la technologie pour les atteindre.
Quels ont été selon toi les grands jalons qui ont marqué l'histoire de Tink?
Il y a d'abord eu la micro-informatique, puis on a assisté à la naissance du Web et de toutes les nouvelles technologies qui venaient avec. On s'est rapidement associé à ces technologies-là, et ça a vraiment été pour nous une façon de se différencier sur le marché! L'arrivée de mon frère Michel, quatre ans après la création de Tink, nous a beaucoup aidés à miser sur de nouvelles technologies et à nous positionner rapidement sur le marché.
La mobilité fut évidemment une grande évolution technologique pour nous. Le Web a pris beaucoup d'ampleur au début des années 2000, mais tout se passait encore beaucoup sur nos ordinateurs; les téléphones, tablettes et autres appareils mobiles sont venus changer la donne! Puis, il y a eu la venue des médias sociaux qui a complètement changé la façon dont on interagit en ligne.
Le dernier jalon est bien sûr l'intelligence artificielle. C'est devenu une réalité incontournable pour les organisations et pour notre clientèle. L'IA va révolutionner le monde technologique, au même titre que la micro-informatique ou le Web l'ont fait auparavant.
Est-ce que tu dirais que l'IA est la révolution des révolutions?
Je crois que oui! L'intelligence artificielle va impacter l'ensemble des métiers et des interactions, ainsi que notre système d'éducation. C'est un outil qui va nous permettre d'être beaucoup plus efficaces au quotidien.
Pour une firme comme la nôtre, c'est certain que l'IA a transformé – et va continuer de transformer – les façons de développer des solutions technologiques à tous les niveaux : en gestion, en programmation, en création, en développement ou en stratégie. On doit rapidement s'adapter et saisir les opportunités que ça peut nous amener.
La clé, c'est de rester ouvert au changement et de ne pas être réfractaire par rapport à l'intelligence artificielle en pensant que ça va « voler nos jobs ». Il faut plutôt voir ça comme une occasion de faire mieux et de se rendre encore plus indispensables.
Avec l'arrivée de l'IA et des machines, est-ce que c'est un défi pour toi de préserver le côté humain de Tink?
Depuis nos tout débuts, l'humain – nos employés comme nos clients – c'est notre raison d'être : sans employés, on n'aurait pas de clients, et sans clients, on n'aurait pas d'employés! Je ne crois pas que l'intelligence artificielle va changer ce côté-là.
L'important pour nous, c'est d'accompagner nos employés dans l'évolution de leur rôle, car c'est certain que l'IA va transformer la façon de faire leur travail. Plusieurs tâches vont se faire beaucoup plus rapidement et efficacement!
Au final, l'IA demeure un outil. Ça ne remplace pas le jugement humain. Tout le monde peut créer avec l'IA, mais ce qui va vraiment nous différencier, c'est notre capacité à y ajouter une touche humaine.
Selon toi, quel est le facteur numéro un qui explique la longévité de Tink?
Notre capacité à passer à travers des périodes économiques parfois plus difficiles. Marcel et moi avons toujours prôné la prudence financière. On aurait pu se verser des gros salaires, mais c'était beaucoup plus important pour nous de bâtir une fondation solide et de se concentrer sur la pérennité.
Cette rigueur est probablement une des raisons qui expliquent que Tink a toujours été en bonne santé financière, même dans les moments plus difficiles. Et encore aujourd'hui, nous avons une gouvernance qui nous permet d'assurer notre longévité!
Être entrepreneur implique toujours une part de risques, mais nous avons toujours su faire preuve de prudence tout en conservant notre capacité à innover.
Il y a tout de même eu des moments dans l'histoire de Tink où vous avez pris des décisions plus audacieuses, notamment en faisant des acquisitions. Quelle place a pris ces acquisitions dans votre évolution?
Après plusieurs années de croissance organique, nous avons acquis BMG Multimédia en 2008, une boîte de Québec qui comptait une trentaine de ressources. Pour nous, c'était avantageux au niveau géographique, puisque nous n'étions pas présents sur le marché de Québec, mais aussi en termes d'offre de service. Ce fut une expérience très fructueuse, parce qu'on a su évoluer avec BMG Multimédia et développer une offre distincte dans le domaine du jeu, plus axée sur les jouets connectés.
Fait rare : dix ans après qu'on ait acquis BMG Multimédia, les employés de la firme ont racheté l'entreprise qui, entretemps, avait connu une croissance de 600 à 700 %! Bref, ce fut un beau succès qui démontre la grande valeur ajoutée que peut avoir une acquisition sur une organisation.
Plus récemment, en novembre 2025, nous avons annoncé notre fusion avec l'agence montréalaise Click & Mortar, spécialisée en science des données, en marketing de performance et en intelligence artificielle. Cette alliance est pour moi le parfait exemple de partenariat stratégique et complémentaire. Elle nous apporte une forte expertise pour concevoir et déployer des solutions qui tirent pleinement partie de l'IA pour générer des bénéfices tangibles pour notre clientèle, tout en enrichissant notre offre et en demeurant fidèles à nos valeurs et à notre culture.
Qu'est-ce qui te rend particulièrement fier quand tu regardes le chemin parcouru au cours des 30 dernières années?
D'avoir créé des emplois et de voir nos employés évoluer dans leur carrière. C'est ce qui me motive le plus au quotidien! Je pense notamment à certaines personnes qui sont entrées chez Tink comme développeurs et qui sont aujourd'hui chargés de projets ou directeurs.
C'est également une grande source de fierté pour moi de contribuer à l'économie québécoise et de faire une différence dans la communauté.
Si tu avais à décrire Tink en trois mots, quels seraient-ils?
- « Longévité » : 30 ans d'existence, c'est quand même rare pour une organisation;
- « Compétence » : notre succès vient beaucoup du savoir-faire et du savoir-être de nos équipes;
- « Clients » : pour la très grande importance qu'on leur accorde chaque jour!
Pour finir, si tu pouvais remonter dans le temps pour donner un conseil à donner au Jocelyn Couture de 1995, quel serait-il?
Je lui dirais : « Vas-y Jocelyn! N'hésite pas à foncer et à réaliser tes ambitions!» Je lui rappellerais aussi l'importance de bien s'entourer.
De plus, je lui mentionnerais de ne jamais oublier que fonder une entreprise, c'est un marathon, pas une course. Certaines personnes aiment créer entreprises par-dessus entreprises, mais pour moi ce qui importe, c'est d'assurer la longévité d'une organisation et lui donner les moyens de passer à travers les difficultés.
Finalement, je lui conseillerais de toujours viser l'équilibre : c'est grâce à lui que j'ai pu me rendre où je suis aujourd'hui et que j'ai envie de continuer pendant encore quelques années!